Bangladesh,
terre mouvante
Dans les confins du delta du Bangladesh, la terre coule mélangée à l'eau,
les fleuves sont gradués dans l'opaque du jaune au brun. On ne voit jamais leur
lit sous l'onde. Chaque flot est une promesse de terre à venir. Chaque île, un
dépôt de limon à reprendre. Les habitants des chars, îles fluviales instables du
fleuve Jamuna, comme ceux des terres de l'embouchure de la baie du Bengale,
sont issus d'un ici sans contours durables. Une nuit suffit, quelques jours,
quelques années, pour tout araser.
"Quand nous sommes retournés à nos maisons après avoir pris refuge
dans l'abri anti-cyclonique en 1991, l'île était une terre inconnue. Les lieux
étaient difficiles à reconnaître" dit Fazlur Rahman, de Dhal char, au large
de la baie du Bengale. Il faut affronter cette mémoire liquéfiée à laquelle les
paysages n'offrent pas d'adhérence. Lassitude de toujours devoir renaître à une
terre déloyale qui n'est la même que parce qu'elle figure au même endroit, au
même point de départ, et qui n'a rien retenu de la sueur, de la souffrance de
ceux qui l'empoignent depuis des générations.
Dans ces confins qui se refusent à porter la marque de l'homme, ce sont les
visages qui ont vertu de paysages. Leurs stigmates témoignent de ce combat
démesuré contre l'eau, dont l'intimité obsédante est celle d'un ennemi de chair
et d'os. "Si la Jamuna était un homme, je le tuerais" m'a lâché un jour
ce paysan de Gaibandha, victime des assauts répétés de l'érosion. Que
photographier qui ait quelque relief en comparaison de cette terre si plate, si
nue, si volatile, si ne ce sont ces visages, rares au regard de la mortalité
ambiante, si bien qu'on les déplie précautionneusement, comme de vieilles
cartes parcheminées indiquant des contrées tombées dans la déshérence et la
terra incognita.